L'oiseau obscène de la nuit (José Donoso)


Je me souviens d'une discussion sur le blog des Chats de bibliothèque(s) à propos du cliché et du conventionnel en littérature.
Nous nous disions que les grand chef d'oeuvres sont rarement issus de nulle part, et qu'ils racontent parfois des histoires très classiques, peu originales.
A la limite, on pourrait dire qu'au niveau intrigue, le "Da Vinci Code" est plus original que "Roméo et Juliette". A se demander si parfois l'originalité n'est pas néfaste. Peut-être qu'un chef d'oeuvre se doit de posséder une dimension universelle, et que par définition, un excès d'originalité ne peut tendre vers l'universalité.

Pourtant, parfois, on rencontre une oeuvre vraiment originale à tout point de vue. Une oeuvre qui vous touche, vous remue, une oeuvre d'une beauté étrange, inquiétante.
Pour moi, "L'oiseau obscène de la nuit" est un tel livre. C'est peut-être du à ma piètre connaissance de la littérature sud-américaine, mais ce livre me frappe par sa singularité autant que par son âpre beauté, et par son style flamboyant.
Le seul point de comparaison auquel je pourrais me raccrocher est le fabuleux "Pedro Paramo" de Juan Rulfo. Sauf que ce qui était un condensé de poison d'une efficacité redoutable chez Rulfo, est ici un fleuve de scories en fusion qui vous emporte dans des tourbillons où toute résistance, toute tentative de contrôle est ridiculement vaine.
Vous êtes pris dès la première page dans un courant maléfique qui va vous secouer pendant 436 pages et vous recrachera épuisé, comme vidé de toute substance, doutant de votre propre réalité.

"L'oiseau obscène de la nuit" est un long délire aux marges de la folie.
Tenter de débrouiller les nombreux fils qui composent ce livre est une mission quasiment impossible. Et vouloir trop analyser et clarifier les choses pourrait nuire à votre expérience de lecture. Il vaut mieux rester dans l'incertitude.
Disons simplement que ce qui fonde ce récit, le fleuve souterrain qui le parcourt de bout en bout, même si de nombreux affluents viennent s'y mélanger, c'est la relation de dualité/unicité établie entre Humberto et Jeronimo.
Jeronimo de Azcoitia est le dernier descendant mâle d'une grande lignée aristocratique.
La famille d'Humberto, par contre, est d'extraction populaire. Et le père d'Humberto voue une admiration sans borne aux Azcoitia. Il n'y a pour lui qu'un moyen d'exister, de devenir quelqu'un: c'est de leur ressembler, de s'en rapprocher le plus possible, de grappiller tout ce qu'on peut de leur identité, jusqu'à devenir soi-même une image (inversée?) d'Azcoitia.

Humberto va donc réussir à devenir le secrétaire particulier de Jeronimo, et, par une infinité de moyens subtils, à prendre peu à peu possession de lui.
A moins que ce ne soit lui qui soit possédé. Car évidemment, tout a un prix, et Humberto devra lui aussi, abandonner sa propre individualité avant d'en endosser une autre.

Ayant compris cela, Humberto tentera de se soustraire à ce destin en se cachant dans la Casa de Ejercicios Espirituales de la Encarnacion, ancien lieu de retraite de la famille Azcoitia, dont l'architecture est aussi tortueuse que le nom, et où peu de gens osent maintenant pénétrer.
Ce lieu absolument démentiel est la matrice de cette histoire; le chaudron dans lequel sept vieilles femmes, sept sorcières vont mélanger les ingrédients infects par lesquels va prendre naissance l'être abominable qui va incarner cette fusion des contraires.

C'est alors un terrible jeu de masques, de miroirs, de faux-semblants, d'interchangeabilité, où se fondent et se confondent les identités.
Pour devenir quelqu'un, conquérir une nouvelle identité, il faut d'abord n'être personne. Les corps ne sont plus que des enveloppes, des carcasses que l'on peut pénétrer et habiter, tels des masques de carnaval.
A certains moment, on se prend même à douter de l'identité du narrateur qu'on avait pourtant identifié avec certitude quelques pages auparavant. Mais les personnages eux-mêmes ne sont pas certains d'être ce qu'ils sont.

Donoso est un magicien du style. Il y a dans ce bouquin des choses que je n'avais jamais lues ailleurs, comme par exemple, de longues phrases dont la première moitié représente le point de vue d'un premier personnage, et la seconde moitié, le point de vue d'un autre personnage, et cela sans que le procédé paraisse lourd ou nuise au sens. Au contraire, cela apporte un éclairage particulier sur l'histoire, et cadre parfaitement avec le thème du flou identitaire et de la substitution.

Ce qu'il y a de génial, c'est que ces thèmes traversent tout le livre sur différentes strates de langages, par exemple, une même expression qui revient dans la bouche de plusieurs personnages, un mot ou un lieu qui en remplace un autre, un détail ou un évènement qui se répète dans des circonstances différentes. Grâce à une parfaite correspondance entre style et sujet, cette infinité d'éléments s'imprègne dans le lecteur, ce qui fait qu'il a plus l'impression de ressentir les thèmes que de les comprendre intellectuellement.

On termine ce livre comme on sort d'un trip, lessivé, dans un état fiévreux, et incapable de se rappeler exactement tous les endroits déments qu'on a traversés.
Et on se dit que oui, il y a bien un écho en nous; ces fantasmes, ces peurs obscures et ancestrales, cette nuit qui nous ronge, cette chose étrange et effrayante qui grandit en nous; elle est là, la terrible universalité.

La magie pour les nuls - 1


Et moi je dis qu'un bon bar, ça a quelque chose de magique.

Non, franchement, combien de décisions graves se sont prises, combien d'alliances se sont tissées, combien de folies ont pris corps, combien des vies ont basculé, combien d'idées géniales ont germé dans des cerveaux embrumés rassemblés autour de quelques verres à moitié vides, à la lumière tamisée des néons d'un bar?

Allons, aujourd'hui tout le monde croit devoir entamer une analyse avant de prendre n'importe quelle décision, pour se rendre compte après deux ans qu'on n'est pas parti sur la bonne question.
Avant, il suffisait de passer la soirée (et éventuellement le reste de la nuit) dans un bon bar avec des amis, d'arroser juste ce qu'il faut avec le liquide approprié, et de laisser la magie opérer.

Ah, évidemment, n'importe quel bar ne peut pas faire l'affaire, il faut une atmosphère particulière, et il est difficile de dire à quoi elle tient, peut-être la musique, la qualité de la lumière, le juste équilibre entre intimité et convivialité, la personnalité du barman y est pour beaucoup aussi; c'est un ensemble d'interactions complexes que je n'essaie plus d'analyser.
Mais chaque fois que je me suis installé dans une nouvelle ville, je n'ai pu m'y sentir vraiment bien que quand j'ai eu enfin déniché le bon bar, cette sorte de port d'attache, ce second chez-moi, mon bar.

La magie d'un bar n'est pas non plus définissable, quelque chose se passe ou ne se passe pas, c'est tout. Ce qui est sûr, c'est qu'il faut s'embarquer pour la nuit.
Normalement, vers l'heure où vous vous couchez habituellement, vous allez subir une première grosse attaque de fatigue, mais elle sera repoussée sans trop de difficulté. C'est à ce moment que le groupe dont vous faite partie va en quelque sorte se synchroniser.
La seconde attaque de fatigue viendra vers le milieu de la nuit, quand seuls les vrais noctambules sont encore présents.
La conversation se tarit un instant, et c'est à ce moment qu'un sujet plus sérieux va apparaitre. Au moment ou les inhibitions sont relâchées et les barrières baissées, le sujet vraiment important vers lequel tendent tous les esprits est enfin libre de prendre la place qui lui revient.

John et moi, on s'est regardés et on a éclaté de rire. Mike venait de laisser échapper un ronflement d'ours en hibernation. Vous pensez bien, après six Rochefort bues à un rythme soutenu, un petit gabarit comme Mike ne pouvait que sombrer. On se demandait d'ailleurs où il pouvait bien les mettre, ses six Roch', vu qu'il ne s'était pas levé une seule fois pour aller pisser. Il était à moitié couché au coin de la banquette, la tête penchée en arrière dans un angle bizarre, la bouche ouverte, laissant s'échapper un filet de bave.

J.F. lui, s'était cassé avant minuit en prétextant une réunion avec des clients le lendemain matin. On le comprenait, d'une certaine façon, mais John et moi, on n'aurait jamais quitté notre bar avant la fin de la soirée. Et la "fin de soirée", c'était une question de feeling, un instant qu'on sentait sans avoir besoin d'en parler, un regard qu'on échangeait; on savait soudain que tout ce qui devait se passer ou se dire s'était passé ou s'était dit.
A ce moment-là, Mike était toujours plus ou moins "out". Par routine, on l'empoignait à deux sous un bras, et on le trainait dehors, où l'air frais lui faisait plus ou moins reprendre conscience. L'un de nous le reconduisait devant chez lui en voiture, et Mike passait tout le trajet la tête penchée par la fenêtre ouverte, quelle que soit la saison, si bien qu'il avait à peu près repris pied en arrivant.
Mais pour l'heure, il était parti et bien parti.

Quand on a eu fini de rire, on s'est encore regardés un instant en souriant, et puis John m'a lancé:

-Et alors, cette fille?

- Quelle fille?

- Fais pas semblant, tu veux! La fille que tu m'as montrée lundi, celle qui travaille pour Benson. Ca saute aux yeux que t'en pinces gravement pour elle. Alors, tu l'as abordée?

John, je le considère comme un ami. Enfin, je ne sais pas si c'est un véritable ami ou juste un bon copain. Par exemple, je suis sûr que si l'un de nous cessait subitement de fréquenter ce bar le vendredi soir, on ne se reverrait plus.
Pourtant, il pourrait me demander n'importe quoi, (ou en tout cas, beaucoup de choses), et je le ferais sans hésiter. Et je sais qu'il ferait de même pour moi. Mais lui comme moi, on ne demandera jamais rien à l'autre.
On est comme ça, de foutus solitaires, incapables de faire un pas vers l'autre. Alors, on profite juste des bons moments qu'on passe ensemble, tant qu'ils durent, sans chercher plus loin. Un jour, je partirai, je changerai de ville, sans prévenir. Ou lui.
En attendant, c'est mon amis, je crois. En tout cas, c'est le seul type qui peut se permettre de me poser ce genre de questions.

- Non, John, je ne l'ai pas abordée. J'peux pas. J'oserais jamais. Si elle me rejetait, ce serait trop terrible. Tu peux comprendre ça? Je ne suis rien pour elle. Elle me connait à peine. Et faire du plat aux filles, ça n'a jamais été mon fort. Tu vois, tant que je ne l'ai pas abordée, je peux encore rêver que je le ferai un jour. Mais si je prends un râteau, c'en sera fini de mes illusions, et je ne peux pas perdre ça. Je ne peux pas la perdre.

- Mais ne rien faire, c'est le meilleur moyen de la perdre, justement! Et puis, comment tu peux rester amoureux d'une fille que tu ne vois jamais, ou de temps en temps par hasard?

- Mais je la vois.

- Hein?

- Je sais où elle habite. Je me suis arrangé pour obtenir son adresse de Benson. Elle habite rue X, au bord de la rivière. Le soir, je me promène à pied sur le quai de l'autre rive. On peut voir sa fenêtre de là. Je regarde s'il y a de la lumière. J'ai besoin de savoir si elle est chez elle. Parfois, il me semble apercevoir sa silhouette.

- Mais t'es dingue, mon vieux!

- Oui, probablement. Dingue d'elle.

C'est alors que la magie a opéré.
J'ai du tirer une drôle de tête, parce que John, qui allait répliquer, est resté la bouche ouverte, avec les mots coincé dans les dents. Jusqu'à ce qu'il tourne la tête pour suivre mon regard.
Elle venait d'entrer dans le bar, avec une copine.

John, qui -contrairement à moi, est un homme d'action, s'est tout de suite levé et s'est dirigé vers les deux filles, pendant que je restais pétrifié à regarder dans le vague.

A ma grande surprise, il a réussi à les convaincre de s'assoir à notre table, malgré la présence peu engageante de Mike qui ronflait toujours, quoique moins bruyamment, sur un coin de la banquette.

Nous avons eu une conversation très agréable à quatre, surtout grâce à John, je dois dire, parce que moi, j'étais trop nerveux pour tenter des mots de plus de deux syllabes, et des phrases de plus de trois mots.
Ce qui a tout changé, c'est quand John lui a appris que j'avais traduit un de ses écrivains préférés. A ce moment-là, elle s'est vraiment mise à me regarder. Elle m'a posé des questions sur mon travail, et je me suis peu à peu détendu.

Finalement, après nombre de clins d'oeil plus ou moins discrets de mon ami, et encore plus de coups de pied sous la table, je me suis lancé:

- Dites, est-ce que vous aimez la cuisine indienne?

- Oui, j'aime beaucoup. Pourquoi?

- Parce que j'ai repéré un resto indien qui a l'air pas mal, et j'avais envie de l'essayer.

- Ah oui? C'est une bonne idée.

- ...

- ...

- ... (coup de pied de John, en vain)

- Si vous avez l'intention de m'inviter à ce restaurant, j'accepterais avec plaisir.

- Monsieur...

- Quoi? Vous voulez dire que vous êtes d'accord?

- Pardon, mais...

- Mais oui, je suis d'accord! Pourquoi pas mardi prochain?

- Pardon monsieur!!!

- Hein? Quoi?

- C'est que... il n'est pas loin de trois heures et vous êtes le dernier client. Ca fait une heure qu'il n'y a plus que vous dans le bar; je crois que la soirée est finie. Je suis fatigué, je voudrais fermer et rentrer dormir. Alors, si vous voulez bien terminer votre consommation et régler la note...

Ce bar, vous voyez, il est presque parfait. On peut y rêver. Qu'on a de vrais amis; et que cette fille géniale que vous n'osiez pas aborder a finalement accepté de sortir avec vous.

Mais le barman, je ne sais pas... On dirait qu'il vous en veut, de rêver au bonheur.

Pour rentrer chez moi, je suis passé par les quais.
Sur l'autre rive, une petite lumière brillait, inaccessible.


Go to hell


Quand nous jouons au go le mardi soir dans notre bar habituel, il arrive souvent qu'un client un peu curieux nous demande en quoi consiste ce jeu.

- C'est un jeu de stratégie d'origine chinoise. Un des plus anciens et des plus passionnants jeux du monde. Vous voyez, le but est de construire des territoires en entourant des zones du plateau de jeu avec ses pions. On peut aussi empêcher l'adversaire de réaliser ses plans en capturant ses pions, ce qui se fait également en les entourant.

En général, deux ou trois petites phrases de ce genre suffisent à étancher la soif d'apprendre du client qui retourne à sa bière et à son journal. C'est vrai qu'au départ, il est sensé être là pour étancher une autre sorte de soif.

Mais parfois aussi, notre curieux semble s'intéresser au jeu et se met à poser des questions. On lui propose alors d'apprendre à jouer. Même si la plupart de nos élèves d'un soir ne reviennent jamais, nous sommes toujours contents de répandre un petit peu plus la connaissance du jeu de go. En effet, bien que le go soit une tradition et un véritable phénomène de société dans certains pays asiatiques où les professionnels gagnent autant d'argent et sont plus vénérés que nos joueurs de foot, ce jeu est encore pratiquement inconnu dans nos régions.

Donc, lorsque Olav, la soixantaine bien sonnée, portant une veste élimée, une cravate de couleur incertaine, et une moustache à la Hercule Poirot a eu l'air de marquer de l'intérêt pour le jeu, je me suis prêté de bonne grâce à la traditionnelle séance d'initiation, pensant que je ne le reverrais sans doute plus, mais qu'avec un peu de chance, il penserait à offrir un jeu de go à ses petits enfants qui deviendraient peut-être de futures recrues pour le club. Il faut voir loin.

A ma grande surprise, toutefois, Olav se présenta au club le mardi suivant, puis le suivant, et ainsi de suite pendant environ six mois. Il était toujours le premier au club, assis à vingt heures précises toujours à la même place, vêtu de la même veste douteuse, toujours devant un thé à la menthe.
Mais ce qui m'impressionna le plus, c'est son extraordinaire progression.

Bien que les règles du go soient extrêmement simples, ses complexités stratégiques sont infinies, et surtout, le jeu demande d'acquérir un type de raisonnement bien particulier. Chez un enfant, cela se fait naturellement par le jeu, mais chez un adulte qui a des circuits neuronaux bien figés, la création des nouveaux circuits nécessaires à l'esprit du go est en général un processus lent et un peu pénible. Moi-même, qui n'ai découvert le go que vers trente ans, je n'ai pu atteindre qu'un niveau très moyen après des années de pratique (mais très peu d'étude, je dois bien l'avouer), et les perspectives de m'améliorer encore sont pour le moins minces.
Entendons-nous, cela ne me perturbe pas outre mesure, car je cherche surtout à me distraire, et le go est très amusant. Mais je veux dire que pour une personne qui commencerait après soixante ans, j'estime que les chances d'atteindre un bon niveau sont pratiquement nulles.

Après avoir appris les règles de base, Olav a toujours refusé très poliment mes conseils. Il disait vouloir se forger sa propre idée, et avancer à son propre rythme. J'ai bien sûr respecté son souhait. Au début, je donnais à Olav neuf coups d'avance (le maximum), il jouait des coups bizarres, et j'ai évidemment gagné facilement les premières parties. Mais je m'attendais à ce que cette situation s'éternise pendant quelques mois. Or, à sa deuxième séance, Olav faisait toujours des coups aussi inhabituels, mais les gérait différemment. J'étais déstabilisé et j'ai perdu une partie.

Dans les semaines qui suivirent, nous avons réduit progressivement les coups d'avance que je donnais à Olav, puis j'ai bien du reconnaitre que c'était moi qui avais besoin de coups d'avance pour espérer gagner.

Pour la dernière partie que nous avons jouée ensemble, environ six mois après son apparition au club, Olav m'a donné neuf coups d'avance, et j'ai perdu. Et pas à cause d'une faute d'inattention, non, j'ai été complètement surclassé.
Tout ça est proprement incroyable. Il n'y a que les meilleurs joueurs du pays qui peuvent espérer me battre avec neuf coups d'avance, ce qui représente un avantage énorme, et ces joueurs ont acquis leur art par de longues années d'étude et de pratique intensive.

Le mardi suivant, quand Olav ne s'est pas présenté au club pour la première fois en six mois, son absence m'a causé un sentiment bizarre. Il était devenu un vrai pilier du club, et nous nous étions habitués à sa régularité de métronome. Présent à vingt heures précises, le thé à la menthe, deux parties de go, puis il se levait, serrait la main à tout le monde en souriant et rentrait tranquillement chez lui, pendant que nous passions le reste de la soirée à commenter ses dernières trouvailles stratégiques.

Sur le moment, je n'ai pas été vraiment inquiet, cela peut arriver à tout le monde d'être malade ou d'avoir un empêchement. Quand son absence s'est répétée les mardis suivants, je me suis d'abord dit qu'après sa dernière victoire éclatante, il estimait peut-être que nous n'étions plus des adversaires dignes de lui, mais cela ne ressemblait pas au bonhomme, de plus, il semblait trouver un vif plaisir dans ces soirées du mardi.
Finalement, ayant son adresse, comme celle des autres membres du club, j'ai décidé d'aller lui rendre visite.

En entrant chez lui, je me suis rendu compte que je ne connaissais pas cet homme tranquille qui ne parlait jamais de lui.
Il vivait seul dans un petit appartement bon marché situé en bordure de la ligne de chemin de fer. Il avait du abandonner son travail suite à des problèmes cardiaques, et subsistait tant bien que mal de sa maigre retraite.
Il m'avoua que sa santé avait décliné ces derniers temps, et que se rendre le soir au bar était devenu trop fatigant pour lui, qu'il le regrettait beaucoup, car il aurait voulu poursuivre le go.

Comme Olav avait un PC, je me suis dit que je pouvais faire quelque chose pour lui. Je lui ai montré comment se connecter à un serveur de go sur internet pour rencontrer d'autres joueurs partout sur la planète.
Ce serveur organisait un grand tournoi mondial ouvert aux professionnels et aux amateurs, et j'étais à côté d'Olav lorsqu'il a joué et remporté facilement sa première partie.
Par la suite, j'ai suivi la lente progression d'Olav dans le tournoi (les serveurs permettent d'observer les parties jouées par d'autres joueurs). Suite à une brillante victoire face à un fort amateur thaïlandais, mon ami a atteint la phase finale du tournoi, une performance remarquable.

Il était en huitième de finale et devait affronter son premier adversaire professionnel. Il s'agissait d'un jeune chinois inconnu, mais tous les joueurs professionnels sont redoutables. Il faut savoir qu'ils travaillent le go plusieurs heures par jour depuis leur plus jeune âge.
Olav joua une partie fantastique en commençant par une ouverture très originale qui déstabilisa d'entrée son adversaire. Il joua ensuite des coups simples et solides et réussit à maintenir son avantage initial malgré la pugnacité du chinois. Il remporta finalement la partie de justesse avec une avance de trois points.

La partie suivante avait lieu une semaine plus tard, et cette fois, c'était vraiment un gros morceau. Il s'agissait d'Akiyama Jiro, un pro japonais de haut niveau, très expérimenté. J'étais vraiment impatient de voir ce que cette partie allait donner, aussi, j'étais face à mon PC à l'heure prévue. Akiyama joua un premier coup tout à fait classique. Avec les quelques centaines de spectateurs branchés sur cette partie d'un peu partout dans le monde, nous avons attendu de longues minutes la réponse d'Olav. Mais elle n'est jamais venue. Peu à peu, les spectateurs se sont lassée et se sont déconnectés, mais je n'ai pas pu m'empêcher de rester jusqu'à la fin du temps imparti. Quand le chronomètre comptant le temps d'Olav est arrivé à zéro, il n'y avait plus qu'Akiyama et moi-même en face de cette partie.

Cette fois, j'étais vraiment inquiet. Olav n'aurait manqué pour rien au monde l'occasion de rencontrer un joueur vraiment fort.
Le lendemain, je me suis donc rendu chez lui, mais il n'a pas répondu à mes coups de sonnette répétés.
J'ai alors sonné chez sa voisine, et elle m'a appris sans ménagement qu'Olav était mort le samedi précédent. C'était le jour de sa partie contre le jeune chinois.

Ce fut bien sûr un coup terrible pour tous les joueurs du club. Depuis ce jour, nous avons toujours l'impression qu'il manque quelque chose à nos soirées du mardi.

Ces évènement remontent maintenant à plus de deux ans. Ils sont en soi tout à fait extraordinaires, et si j'ai voulu les consigner par écrit, c'est bien sûr pour laisser une trace de l'aventure d'Olav, mais aussi parce qu'il s'est passé la semaine dernière une chose étonnante.

Je venais de m'installer au club lorsqu'un jeune garçon, accompagné par sa mère, s'avance vers moi.

- Bonjour, est-ce que vous êtes le responsable du club de go?

- Oui, c'est moi.

- Je sais déjà jouer, mais j'aimerais beaucoup m'améliorer. Il y a longtemps que j'ai envie de venir au club, mais ma mère ne voulait pas que je vienne jouer le soir dans un bar avant d'avoir douze ans. J'ai tenu bon. C'était mon anniversaire hier, et me voici.

- C'est magnifique, ça! Assieds-toi, nous allons jouer une partie.

- Au fait, je crois que vous connaissiez mon grand-père. Il s'appelait Olav, et il est venu à ce club. C'est lui qui m'a offert un jeu de go et m'a fait découvrir le jeu.

- Quoi! Tu es le petit fils d'Olav? Mais alors, tu as eu un excellent professeur. Je ne crois pas pouvoir t'apprendre quelque chose sur le go.

- Grand-père Olav, un bon professeur? Mais non, il n'était pas assez fort pour moi.

- Veux-tu dire que tu as déjà battu ton grand-père?

- Mais oui, bien sûr! Grand-père Olav n'a jamais gagné une seule partie contre moi.

J'ai donc pris neuf coups d'avance contre ce gamin, mais très tôt dans la partie, j'ai vu que je n'avais aucune chance, et j'ai préféré abandonner plutôt que d'être ridiculisé.

Vous savez ce dont je rêve? C'est de voir un jour le petit affronter Akiyama. Et croyez-moi, ce jour là, je n'aimerais pas être dans les chaussures du japonais.