Le livre de l'intranquillité (Fernando Pessoa)

Jadis, quand je parvenais encore à me remémorer mes rêves, je me réveillais parfois avec le souvenir fugitif d'un livre parfait, me demandant par quelle étourderie j'avais pu omettre depuis si longtemps de le relire, alors que j'en avais presque tout oublié du contenu, n'en gardant qu'une vague impression de perfection.

J'étais prêt à me lever d'un bond et aller fouiller ma bibliothèque. Mais avec les derniers voiles de sommeil s'estompait également l'impression de réalité du livre, ainsi que son titre, son auteur, son format. Un peu comme les fées, qui ne sont visibles que si aucun mortel ne regarde vers elles. Me réveillant, j'étais donc rendu à ma condition de pauvre mortel, et le livre magique m'échappait.

Je ne sais si vous avez déjà fait ce genre de rêve ; moi je l'ai fait à plusieurs reprises.

Or un jour, j'ai retrouvé exactement cette impression, mais cette fois bien éveillé, avec un livre bien réel dans les mains. C'était le Livre de l'Intranquillité de Fernando Pessoa.

Non qu'il s'agisse d'un livre parfait ; il s'agirait plutôt d'un non-livre. Je m'explique.

Après la mort de Pessoa, on retrouva chez lui un coffre rempli de milliers de fragments de textes. Certains étaient des poèmes. D'autres ressemblaient à des entrées de journal, des pensées ou aphorismes, des réflexions philosophiques et littéraires, ou encore des confessions. Un grand nombre d'entre eux étaient marqués « L. I. ». Il apparut bientôt que ces initiales faisaient référence à un projet de livre intitulé « le Livre de l'Intranquillité ». Suite à un immense travail d'édition, un volume parut enfin sous ce titre de nombreuses années après la mort de l'écrivain.

Bien sûr, ce livre n'est pas celui que Pessoa projetait. Mais on peut aussi se demander si Pessoa n'a pas volontairement laissé ces fragments dans ce coffre comme une sorte de carte au trésor, s'amusant intérieurement de la subtile machination posthume à laquelle nous serions confrontés. Toujours est-il que le livre actuel, déjà génial en lui-même, n'est que l'ombre d'un livre fantasmé qui aurait été le « vrai » livre de l'intranquillité tel que rêvé par Pessoa. Peut-être le livre parfait. Mais comme la perfection n'est pas de ce monde, tout ce qu'il nous reste, c'est bien le rêve de perfection.

Je me souviens avoir lu le récit suivant, qui donne bien la mesure du génie de l'auteur.

Un jour dont j'ai oublié la date, Fernando Pessoa prit une feuille de papier, s'installa debout face à un grand coffre à tiroirs et se mit à écrire (c'était en effet sa position habituelle de travail) une trentaine de poèmes dans une sorte de transe.

Le premier groupe de poèmes étaient de la plume d'un certain Alberto Caeiro ; « mon maître était apparu à l'intérieur de moi » dira plus tard Pessoa. Le six suivants furent composés par Pessoa, luttant contre « l'inexistence » de Caeiro. Mais Caeiro avait des disciples ; l'un d'entre eux, Ricardo Reis, contribua à quelques autres poèmes. Une quatrième individualité se manifesta. D'un seul trait, sans hésitation ni correction (ainsi le raconte Pessoa), apparut « l'Ode Triomphale », par Alvaro de Campos.

Il ne s'agit pas d'un simple emploi de pseudonymes. Les « hétéronymes » comme il les appelle, ont chacun leur voix propre, leur style et leur technique d'écriture bien distincte, ont une biographie complexe (et ont d'ailleurs conscience des autres personnalités), et des influences littéraires et politiques bien distinctes ; bref, ils ont une existence et une réalité propres.
Savez-vous que dans le livre « l'Année de la Mort de Ricardo Reis » de José Saramago, le personnage central est bien cet hétéronyme créé par Pessoa.

D'autres personnalités émergeront encore par la suite, notamment un certain Bernardo Soares, auteur de la majorité des pièces du livre de l'intranquillité.

Après avoir passé de nombreuses années avec « les Fleurs du Mal » comme livre de chevet, Pessoa a réussi le tour de force de détrôner Baudelaire dans mon cœur. C'est dire si je pense que son génie est immense.
Le livre de l'intranquillité n'est pas un livre à lire d'une traite. Il est à déguster à petites doses, et fait pour accompagner longtemps le lecteur. J'espère faire encore un long et beau voyage en sa compagnie.

« J'ai duré des heures ignorées, des moments successifs sans lien entre eux, au cours de la promenade que j'ai faite une nuit, au bord de la mer, sur un rivage solitaire. Toutes les pensées qui ont fait vivre des hommes, toutes les émotions que les hommes ont cessé de vivre, sont passées par mon esprit, tel un résumé obscur de l'histoire, au cours de cette méditation cheminant au bord de la mer. J'ai souffert en moi-même, avec moi-même, les aspirations de toutes les époques révolues, et ce sont les angoisses de tous les temps qui ont, avec moi, longé le bord sonore de l'océan. Ce que les hommes ont voulu sans le réaliser, ce qu'ils ont tué en le réalisant, ce que les âmes ont été et que nul n'a jamais dit - c'est de tout cela que s'est formée la conscience sensible avec laquelle j'ai marché, cette nuit-là, au bord de la mer. Et ce qui a surpris chacun des amants chez l'autre amant, ce que la femme a toujours caché à ce mari auquel elle appartient, ce que la mère pense de l'enfant qu'elle n'a jamais eu, ce qui n'a eu de forme que dans un sourire ou une occasion, à peine esquissée, un moment qui ne fut pas ce moment-ci, une émotion qui a manqué en cet instant-là - tout cela, durant ma promenade au bord de la mer, a marché à mes côtés et s'en est revenu avec moi, et les vagues torsadaient d'un mouvement grandiose l'accompagnement grâce auquel je dormais tout cela. »

Abattoir 5 (Kurt Vonnegut)

Est-ce qu’il a une sorte de génie, ou est-ce qu’il est à moitié dingue ? Est-ce que ses histoires sont originales, intelligentes, écrites dans un style bien personnel et identifiable, ou est-ce du n’importe quoi écrit n’importe comment en se donnant des allures de conte philosophique pour se moquer du monde ?

J’avoue ne pas avoir les compétences nécessaires pour juger de la qualité littéraire de son œuvre. J’avoue même que certains de ses livres m’ont laissé fort dubitatif. Aussi, je n’essayerai pas d’objectiver mon jugement sur le livre dont il est question. D’ailleurs, je ne suis pas à la recherche de la plus belle ou de la meilleure œuvre littéraire, je recherche des livres qui me touchent, qui m’émeuvent, qui me font réfléchir, qui m’amusent, qui me surprennent. Et à cette mesure là, « Abattoir 5 » remplit bien son contrat. Je pense bien qu’il figure dans le top 10 de mes livres préférés.

Certains disent que c’est un des meilleurs plaidoyers contre la guerre. Moi je dis que ce n’est pas un plaidoyer, ni même une démonstration. Ce texte est une évidence. Je ne sais pas s’il y a des guerres justes, mais après avoir lu ce livre, je tiens pour sûr qu’il n’y a pas de guerre qui ne soit une folie et une absurdité complète.

La guerre, celle de 40, Kurt l’a vécue. Américain doté d’un patronyme allemand, il est fait prisonnier et interné –faute de mieux, dans un ancien abattoir de la ville de Dresde. Au même moment, l’état-major allié décide de rayer cette ville de la carte, faisant 135000 victimes en grande majorité civiles. Par miracle, Kurt s’en sort, mais le spectacle qu’il découvre va bien sûr le marquer à vie.

Rentré au pays, l’écrivain Kurt Vonnegut sait qu’il devra un jour ou l’autre accoucher de ce fardeau en en faisant un livre. Mais sous quelle forme ? Les mots résistent. Il s’en explique 23 ans plus tard dans la préface de son livre, soi dit en passant, une des plus remarquables préfaces que j’aie pu lire.

Dans cette préface, Kurt se met en scène, c’est déjà du roman (elle porte en fait le numéro de chapitre 1). Et puis, chapitre 2, Kurt se mue en Billy Pelerin, « héros » du livre :

« Ecoutez, écoutez :

Billy Pelerin a décollé du temps.

C’est un veuf gaga qui s’est endormi, Billy a ouvert les yeux le jour de son mariage. Il est entré par une porte en 1955, est ressorti par une autre en 1941.»

Vonnegut est catégorisé comme écrivain de science fiction. Aussi, cette histoire de voyage dans le temps et l’espace peut-être lue au premier degré avec beaucoup de plaisir comme un classique procédé de SF.

Et d’ailleurs, moi j’aime lire les histoires au premier degré, sans essayer de comprendre le sens caché du symbole ou de l’allégorie. Si l’écrivain est bon, ces transpositions doivent se faire de manière pratiquement inconsciente. Oui, il y a un travail qui se fait en nous et qui nous touche sans qu’on sache très bien où ni pourquoi.

Mais si on se met dans la peau de Kurt, avec ce qu’il a vécu durant la guerre, et particulièrement à Dresde, ces images et ces sensations qui reviennent le hanter durant 23 ans, probablement sans prévenir, qui l’agrippent et le projettent dans un enfer passé, mais probablement encore très présent, on peut s’imaginer que le rapport au temps n’est pas le même pour lui que pour nous. Alors, oui, Billy voyage dans le temps, et ça ne me surprend pas et ne me choque pas.

De même pour cette partie qui semble risible ou Billy se fait enlever par des extra-terrestres et enfermer dans une cage de zoo tout-confort sur la planète Tralfamadore. Bien oui, je peux comprendre le besoin de s’échapper très très loin, de s’enfermer dans une bulle où pouvoir enfin vivre sans soucis et sans cauchemars.

Et aussi, faut croire qu’il faut prendre autant de distance pour avoir un regard extérieur sur la folie des hommes. D’ailleurs, on pourrait parfois se demander si les humains ne méritent pas d’être enfermés au zoo dans la section « animaux bizarres » ?

Kurt se voit et voit Billy, son héros. Billy se voit à plusieurs époques, dont certaines ont même la couleur du bonheur. Mais Billy sera toujours un peu à côté de lui-même, trop conscient pour pouvoir jouir pleinement du bonheur en toute insouciance, pour pouvoir être complètement avec les autres ou même avec lui-même.

Il faut que je parle aussi du ton de Billy, ou si vous voulez du style de Kurt. C’est écrit très simplement, de manière presque détachée. Comme s’il fallait se limiter à relater des faits. Parce que tout sens, toute logique en ce qui concerne la guerre échappe à Billy. La soi-disant logique utilisée par le reste du monde n’est pas celle de Billy. Et au cours du livre, on ne peut que prendre le parti de Billy contre le reste du monde.

« … Un soldat allemand muni d’une torche électrique s’est enfoncé dans l’obscurité, est resté longtemps invisible. Quand il est remonté, il a annoncé à un gradé perché au bord qu’il y avait des morts par douzaines au fond. Assis sur des bancs. Intacts.

C’est la vie.

L’officier a ordonné d’élargir la brèche et d’y appuyer une échelle afin de procéder à l’extraction des restes. C’est ainsi que fut inaugurée la première mine de cadavres de Dresde.

On se mit à en exploiter des centaines.

[…] Au milieu de tout ça, ce pauvre bougre d’Edgar Derby, le professeur, fut attrapé avec une théière ramassée dans les catacombes. Il fut arrêté pour pillage, jugé, fusillé.

C’est la vie. »

J’ai l’impression que Kurt n’a pas vraiment choisi cette manière de raconter son histoire, mais qu’elle a du s’imposer progressivement à lui au cours des années. Tout comme Billy n’a pas choisi de voyager dans le temps.

Billy est un anti-héros. C’est moi. C’est vous. Aux prises avec un monde incompréhensible, qui parfois sombre dans l’horreur totale.

Il essaye de transiger avec une vie qu’il sent déjà vécue, et est obligé d’inventer de nouvelles règles pour faire face à son destin et continuer son tortueux chemin.

« Un tralfamadorien en présence d’un cadavre, se contente de penser que le mort est pour l’heure en mauvais état, mais que le même individu se porte fort bien à de nombreuses autres époques. Aujourd’hui, quand on m’annonce que quelqu’un est décédé, je hausse les épaules et prononce les paroles des Tralfamadoriens à cette occasion : ‘c’est la vie’ »

Alors, folie ou génie ? La frontière entre les deux est parfois bien mince. A vous de voir…

The Hitchhiker's Guide to the Galaxy (Douglas Adams)

Anecdote véridique.

Je suis à table, en bonne compagnie, en train de déguster un bon repas.

Soudain, un détail me frappe, une connexion se fait dans mes neurones, et une irrésistible envie de rire commence à me chatouiller la gorge. Plus j’essaye de la réprimer, moins j’y arrive. Je rougis, mes yeux se mouillent, je me mords les lèvres, tousse, sors mon mouchoir, mais rien n’y fait, le rire est plus fort que tout !

En face, on me regarde d’un oeil soupçonneux :

- « Pourquoi tu ris ? J’ai dit quelque chose de drôle ? J’ai fait une tache ?

- Non, c’est rien, ce plat me faisait juste repenser à un truc marrant que j’ai lu.

- Raconte !

- Non, je raconte mal, et puis ça ne te ferait pas rire.

- Mais si, raconte ! »

[Je raconte …]

- « Et tu trouves ça drôle ?

- Ben … ouais »Et le rire reprend de plus belle.

Embarrassant comme situation, pas vrai ? Alors, si vous ne voulez pas courir le risque de vivre ce genre d’inconvénient –ou pire, si vous n’avez pas un contrôle absolu de votre vessie, un bon conseil : ne lisez PAS …

Le Guide Galactique de Douglas Adams
Ou en V.O.: The Hitchhiker's Guide to the Galaxy – a trilogy in five parts

Dans sa jeunesse, Douglas Adams visitait le monde en suivant les conseils d’un guide pour voyageurs désargentés. Je ne vous raconte pas l’anecdote farfelue qui un soir, à Vienne, l’amena à convertir en bière tout l’argent qui lui restait et à passer la nuit couché dans un pré, cherchant en vain le sommeil, et contemplant la voûte étoilée qui tournoyait et tanguait sous l’effet de l’alcool.

Ce soir là, Adams eut une révélation : « Bon sang ! Ce qu’il faudrait, c’est un guide de voyage pour les touristes de la galaxie ! »

Cette idée lui trotta dans la tête jusqu’à ce qu’il rencontre à la BBC un producteur assez fou pour croire en son idée. Ce fut le début d’une série radiophonique devenue culte chez nos amis anglo-saxons.

Plus tard, vu l’incroyable retentissement de l’émission, Adams rassembla ses papiers pour en faire une série de livres. C’est ainsi que naquit « Le Guide ».

“In many of the more relaxed civilizations on the Outer Eastern Rim of the Galaxy, the Hitch Hiker's Guide has already supplanted the great Encyclopaedia Galactica as the standard repository of all knowledge and wisdom, for though it has many emissions and contains much that is apocryphal, or at least wildly inaccurate, it scores over the older, more pedestrian work in two important respects.

First, it is slightly cheaper; and second, it has the words “Don’t panic” inscribed in large friendly letters on it's cover.”

Il ne faut donc pas s’attendre à de la grande littérature, ici, ou à une construction élaborée (il y a d’ailleurs de nombreuses incohérences). Par contre, on y gagne en improvisation, en liberté de ton, en humour débridé.

Le Guide contient, ou plutôt devrait contenir une section sur la planète Terre.

Pour rédiger cette section, un émissaire de l'éditeur, un certain Ford Prefect, originaire de Bételgeuse, travaille incognito chez nous depuis une quinzaine d’années. Mais malgré son labeur acharné, ses impressions de notre planète se résument à peu de chose, deux mots en fait : "mostly harmless".

Ford a un ami terrien du nom d’Arthur Dent. Un anglais on ne peut plus moyen qui au début du livre est en prise avec un problème personnel : la municipalité veut détruire sa maison pour faire place à une sortie d’autoroute.

Mais ce drame mineur est en fait l’image en modèle réduit d’un autre drame qui se joue au niveau de la planète. En effet, au même moment, un vaisseau Vogon s’apprête à détruire la Terre pour faire place à une dérivation spatiotemporelle (ou quelque chose comme çà).

Vous voulez plus d’info sur les Vogon ? D’accord :

"Here is what to do if you want to get a lift from a Vogon: forget it.

They are one of the most unpleasant races in the Galaxy - not actually evil, but bad tempered, bureaucratic, officious and callous. They wouldn't even lift a finger to save their own grandmothers from the Ravenous Bugblatter Beast of Traal without orders signed in triplicate, sent in, sent back, queried, lost, found, subjected to public enquiry, lost again, and finally buried in soft peat for three months and recycled as firelighters.

The best way to get a drink out of a Vogon is to stick your finger down his throat, and the best way to irritate him is to feed his grandmother to the Ravenous Bugblatter Beast of Traal.

On no account allow a Vogon to read poetry at you."

Les deux amis ont juste le temps de quitter la planète, et les voila partis pour une errance à travers la galaxie, qui les conduira dans des endroits aussi célèbres que "Le Dernier Restaurant avant la Fin du Monde", ou la montagne où Dieu a laissé son dernier message à la Création.

Ils rencontreront aussi des personnages plus fous les uns que les autres, comme Marvin, l’androïde dépressif, ou Zaphod Beeblebrox, le président (complètement félé) de la galaxie (voilà, vous savez d’où vient mon pseudo).

Alors, préparez-vous un « pan-galactic gargle blaster » (le cocktail à la mode dans le reste de la galaxie), installez-vous confortablement, ouvrez le Guide, et partez à la découverte de « La Vie, l’Univers, et le Reste ».

Ah, mais pour cela, il faut encore que je vous copie la recette de ce cocktail :

"The best drink in existence is the Pan Galactic Gargle Blaster.

The effect of drinking a Pan Galactic Gargle Blaster is like having your brains smashed out by a slice of lemon wrapped around a large gold brick.

See chapter two to see on which planets the best Pan Galactic Gargle Blasters are mixed, how much you can expect to pay for one and what voluntary organisations exist to help you rehabilitate afterwards.

To mix one yourself:

Take the juice from one bottle of Ol' Janx Spirit. Pour it into one measure of water from the seas of Santraginus V - Oh that Santraginean sea water. Oh those Santraginean Fish!!!

Allow three cubes of Arcturan Mega-gin to melt into the mixture (it must be properly iced or the benzine is lost).

Allow four litres of Fallian marsh gas to bubble through it, in memory of all those happy Hikers who have died of pleasure in the Marshes of Fallia.

Over the back of a silver spoon float a measure of Qualactin Hypermint extract, redolent of all the heady odours of the dark Qualactin Zones, subtle sweet and mystic.

Drop in the tooth of an Algolian Suntiger. Watch it dissolve, spreading the fires of the Algolian Suns deep into the heart of the drink.

Sprinkle Zamphuor,

Add an olive.

Drink.....but.....very carefully."


Ca me rappelle une autre histoire...

Il y a longtemps, dans un bar que je fréquentais, chaque fois que le barman venait prendre ma commande, je demandais "Un gargle blaster, s'il vous plait".

Très poli, le barman me répondait invariablement "Désolé, monsieur, nous n'en avons pas. Voulez-vous consulter notre carte?"

Alors, je prenais l'ai déçu et commandais une Guinness.

Jusqu'au jour où, comme d'habitude, je commande un gargle blaster, mais le barman me répond "Certainement, monsieur".

Il disparaît derrière le bar et revient un peu plus tard l'air content de lui avec un verre d'un liquide à la couleur inquiétante : "Votre gargle blaster, monsieur".

Eh bien, par fierté mal placée, j'ai bu ce verre, mais je vous assure que j'ai pu suivre tout le trajet du liquide dans mon corps.

Ma bibliothèque

Ma bibliothèque se trouve dans une ruelle très joliment nommée "Venelle des Capucins", reliant une rue commerçante à un petit parc caché que seuls peuvent connaître les "vrais" habitants de ma ville. Ma bibliothèque est pratiquement impossible à trouver pour le touriste de passage ou le nouvel habitant installé depuis moins de dix ans dans cette ville.
Tant mieux!
C'est MA bibliothèque. Je ne voudrais pas qu'elle se donne à n'importe quel passant pressé. Elle doit se découvrir, se mériter.

Ma bibliothèque occupe une vieille maison en pierre grise avec une lourde porte en chêne et de petites fenêtres sombres à croisillons, avec des vitraux teintés de vert et rouge qui font partout de petites taches de lumière quand il fait soleil. J'aime bien imaginer que cette bâtisse date du Moyen-Age, parce que j'ai envie de croire qu'elle porte la marque mystérieuse de cette époque. D'ailleurs, certains livres de ma bibliothèque, comme par exemple celui dePhilip Roth que je suis en train de lire ont l'air tellement vieux et écornés qu'ils semblent aussi sortir en droite ligne du Moyen-Age.
En été, il y a des géraniums rouges aux fenêtres.

La maison est jolie, mais en réalité, elle n'est pas assez grande pour abriter une bibliothèque. Les livres sont serrés sur d'horribles rayonnages métalliques. On a l'impression qu'ils ne respirent pas, qu'ils transpirent et agglutinent la poussière. Toutes les couvertures sont poisseuses, et il m'arrive souvent de passer un chiffon humide sur un livre avant de commencer sa lecture, mais cette opération n'a pour effet que de faire ressortir d'avantage l'odeur aigre de papier vieilli.
Par manque de place, il y a peu de tables. Les allées sont étroites. On pourrait croire cette promiscuité propice aux rencontres. Mais non, car les gens de ma ville ne sont pas liants, et moi, étant forcément de ma ville, je ne suis pas très liant non plus. Les visiteurs ont donc toute leur attention fixée sur les rayons, chevauchant d'un index expert et agile une rangée de livres à la recherche du volume désiré. Jamais une conversation se s'ébauche entre inconnus à propos d'un auteur ou d'un roman préféré.

Ma bibliothécaire, doit avoir entre vingt-cinq et trente ans. Elle est très sympa et très jolie. J'aimerais seulement qu'elle s'habille de manière un peu moins provocante. Ça devient parfois très gênant quand elle monte sur son petit escabeau pour saisir les livres de la rangée supérieure, qui sont en général mes préférés.
Non, excusez-moi, ça c'est dans mes rêves.
En réalité, je n'ai pas grand-chose à dire sur ma bibliothécaire. Je ne la connais pas vraiment.
Pourtant, j'aimerais être considéré comme un habitué. J'aimerais qu'on me reconnaisse quand j'entre : "Bonjour Monsieur Zaphod! Alors, il vous a plu, le livre de Murakami? J'y pense, nous venons de recevoir quelque chose qui devrait vous intéresser : un roman de Kurt Vonnegut. Je vous l'ai gardé au chaud."
Mais je ne suis qu'un lecteur anonyme. Je ne sais pas pourquoi, à mon grand regret, il n'y a que dans les bars que le patron m'appelle par mon prénom et a l'air content de me revoir.

Et pourtant, je connais un moyen de la faire frémir, ma bibliothécaire. Mais je n'en abuse pas (du moyen), je vous le promets.
Il faut que je vous explique d'abord que -tout moyenâgeuse qu'elle soit, ma bibliothèque est informatisée. J'ai donc accès au catalogue sur internet. C'est très pratique. Je peux voir par exemple que la bande dessinée "Maus" de Spiegelman est actuellement empruntée, et qu'elle devra rentrer au plus tard pour le 12 Mars 2002. Il faut croire que cette bande dessinée doit être vraiment très bonne, pour qu'un lecteur ne puisse se décider à la rendre après cinq ans.
Mais le catalogue en ligne est aussi très utile pour repérer des livres d'un type bien particulier. Ceux qui ont la cote de rangement "Réserves cave 820". C'est par exemple le cas du roman d'Ernest Hemingway "Le soleil se lève aussi".

Je me rends au comptoir pour demander ce livre en disant que je ne l'ai pas vu dans les rayons.
-"Un instant, je vais vérifier dans le catalogue", me répond ma bibliothécaire de sa voix la plus professionnelle. "... Hmmm, il n'est pas emprunté ...", et à ce moment précis, sa physionomie change subtilement. Elle appelle une collègue.
-"Cécile, viens voir ..." en pointant l'index sur son écran. Je sais très bien ce qu'elle montre à Cécile, elle montre l'indication "Réserves cave 820". Ma bibliothécaire et Cécile se regardent, l'air troublé.
-"Je crois qu'on a un petit problème, Monsieur. Ce livre n'est pas disponible pour l'instant", reprend-elle d'une voix beaucoup plus hésitante.
- "Mais pourquoi? Vous venez de me dire qu'il n'était pas emprunté."
- "Euh, c'est-à-dire que le bibliothèque n'est pas grande, nous ne pouvons pas tout exposer. Le livre se trouve en réserve."
Et là, je tire mon estocade. Je sais, je suis méchant.
-"Eh bien parfait, ne pouvez-vous pas aller le chercher?".
-"Mais... euh... Monsieur, il est à la cave 820. Oh non, vous n'y pensez pas! Non, ce n'est pas possible, je regrette. Personne suivante, s'il vous plaît." Et elle met fin brusquement à notre conversation.

Mais qu'a donc de si terrible cette fameuse cave 820?
Il y a quelques années ...
Bon, d'accord; il y a de nombreuses années, je me serais laissé enfermer un soir dans la bibliothèque, équipé d'une lampe de poche et d'un canif, en digne héritier spirituel de Bob Morane, dans l'espoir de percer à jour ce mystère. A mon âge, bien qu'étant titillé par un reste d'esprit aventureux, j'en suis réduit à des spéculations guères romantiques. Je ne crois pas vraiment qu'il faille traverser un labyrthinque, euh labyrinthe de couloirs obscurs et humides pour accéder à la cave 820. Je ne crois pas d'avantage qu'elle ait servi de salle de torture dans une époque lointaine. Ou que les échos de quelque crime horrible s'y fassent encore entendre les soirs de tempête.
Je crois plus prosaïquement qu'elle pourrait servir de refuge à une famille de rats, ou de terrain de jeu à une colonie d'araignées.
Mais si ces réflexions suffisent à faire trembler ma bibliothécaire, à moi, elles me procurent un petit plaisir légèrement malsain. Aurais-je décidément un tempérament sadique?

A midi, quand il ne pleut pas, je quitte le bureau pour aller me dégourdir les jambes en ville.
Inconsciemment, mes pas m'emmènent toujours aux mêmes endroits. Vers les livres.
Il y a quelques librairies, dont certaines sont de belles boutiques où les livres sont joliment présentés. Mais moi, j'aime flâner sans acheter. Ou plutôt, je m'y oblige. Je dois respecter mon budget. J'ai des bouches à nourrir, spécialement deux petites bouches à qui je veux donner ce qu'il faut, des courgettes et tout ça. Mais dans une librairie, si vous passez votre temps à toucher les livres sans jamais passer à la caisse, on vous regarde avec méfiance. Parfois même, une vendeuse importune s'approche.
-"Je peux vous conseiller Monsieur?"
-"Hem... Bah oui, je cherche le tome huit de Harry Potter".
-"Mais il n'est pas encore sorti, Monsieur. D'ailleurs, il n'y a pas de tome huit prévu, que je sache."
-"Ah, je comprends. Eh bien dans ce cas je repasserai. Au revoir."

Alors, je reviens toujours vers ma bibliothèque.
Je peux y flâner et rêver en paix. Personne ne me pose de questions. Les lieux me sont familiers, leur lumière, leur odeur, les allées étroites entre les rayonnages poussiéreux, le ronronnement de la photocopieuse, ...
Malgré ses défauts, je m'y sens presque chez moi.
C'est que, voyez-vous, j'aime ma bibliothèque.

Ulysses (James Joyce)

Ca y est, j’ai fait ma critique d’Ulysse, et elle commence comme ça :

Quinze ans ! Cela fait 15 ans que ce livre est dans ma LAL (bien avant que je n’appréhende le concept de Liste A Lire). Depuis ce temps, il m’attend avec la tranquille assurance du chef-d’œuvre certain de ne pas vieillir. Et voici que j’ai enfin surmonté mon angoisse et me suis attaqué à ce monument.

Comme dit le cliché, il est des lectures dont on ne sort pas indemne et gnagnagni et gnagnagna. Et bien dans cette lecture, je suis sûr d’avoir perdu pas mal de neurones. Avec un peu de chance, ce sont les plus faibles qui sont passés à la trappe, et il ne me reste que les meilleurs : sélection naturelle, vous voyez…

Au fait maintenant ! Joyce possède un esprit à la courbure bananiforme.

Et « Ulysse » est l’œuvre bananière par excellence. Banane entéléchienne, phallique, callypige, hiérophantique !
La banane irlandaise est un fruit sauvage qui ne se laisse pas dompter facilement.
Qui s’engage imprudemment dans cette labyrinthique cathédrale païenne, le nez pointé vers d’inaccessibles voûtes littéraires, risque de glisser sur cette peau huilée de gras néologismes et zébrée de fulgurances stylistiques.
Sous l’urique pelure entachée de brunes bogues blettes, on découvre toutefois un fruit doré et sucré comme un dessert égéen. Telle est ma conclusion, et je vous la livre d’emblée.

Cette lecture m’aurait-elle définitivement ramolli le cerveau, vous demandez-vous ? C’est qu’en fait, sous la contrainte insensée d’une promesse stupide, il me faut aujourd’hui relever le défi d’utiliser la métaphore bananière pour parler de Joyce.

Mais quel fut donc le projet de Joyce en commençant cette œuvre ?
Laissons d’abord un personnage nous donner une piste au début du livre :

« - Sacredieu, fit-il, imperturbable. La voilà bien la mer, celle d’Algy, la grise et douce mer, la mer pituitaire. La mer contractilo-testiculaire. Epi oinopa ponton. Ah, Dedalus, les Grecs. Il faut que je vous les fasse connaître. Il faut que vous les lisiez dans le texte.[…] si seulement nous pouvions travailler ensemble, nous ferions quelque chose pour notre île. L’helléniser »

Mais que veut dire « helléniser l’Irlande » ?
Que cherche Joyce ? Critiquer la société irlandaise ou anglaise de son temps ? Faire étalage de son immense culture ? Se livrer à un jeu littéraire pour son plaisir personnel ? Révolutionner l’art du roman ? Faut-il éplucher ce livre comme une banane pour en découvrir le sens secret sous les couches d’allégories, d’analogies et de symboles ? Faut-il être féru d’Homère et d’histoire antique pour en saisir toutes les allusions mythologiques ?
Sans doute tout cela ; et c’est donc une tâche bien au-delà de mes capacités ! Jusqu’où allais-je donc pouvoir m’accrocher ?

On commence par suivre Stephen Dedalus près de la mer, puisque tout commence là, et à travers les rues de Dublin. La grammaire « déroute » dès le début : des phrases incomplètes, sans structure ou sans verbe, parfois incompréhensibles ; parfois des mots isolés.

Alors, j’utilise ma botte secrète : prendre tout au premier degré, ne pas chercher à analyser, et laisser l’œuvre faire son travail.

Et là, miracle ! Je me retrouve dans la tête de Stephen, en train de penser ses propres pensées. Vous voyez, les pensées intimes qui ne sont pas destinées à être formulées oralement, on ne prend pas la peine d’en parfaire la forme grammaticale : le processus va trop vite ! Et c’est ce que Joyce arrive à faire passer sous forme écrite ! Il y a donc trois niveaux de langage : la narration ou description dans le style flamboyant de Joyce, les dialogues, dans un style propre à chaque personnage, et la pensée, utilisant tous les raccourcis dont le cerveau est capable.

Dans la peau (ou la tête) de Stephen, je me suis d’abord senti à l’aise, à ceci près qu’il est bien plus intelligent et cultivé que moi, donc je devais pas mal m’accrocher. Mais son caractère me convenait. Un gars un peu angoissé, qui pourrait sans doute tenir un cap, mais qui préfère se laisser porter par le courant, souvent un peu en retrait, plus dans la réflexion que dans l’action, capable d’écouter son interlocuteur pendant une demi heure, puis d’émettre en quelques mots et a mi-voix une opinion qui déstabilise, et qui inspire de ce fait une sorte de respect –non, pas vraiment de respect, plutôt d’inquiétude.

Comme Stephen se laisse pousser par le flot des évènements, je me sens emporté par le flot des pensées de Stephen. Cela va vite, je suis ballotté par le ressac des souvenirs et associations d’idées qui partent en tous sens. L’air me manque, mais …

Ouf, l’accalmie d’une île (Joyce sait exactement quand il faut nous sortir la tête de la Liffey). Second chapitre, nous sautons à bord d’un autre vaisseau, ou dans la tête d’un autre personnage : Léopold Bloom. Caractère différent (ou autre facette du caractère de Joyce ?) : plus actif, réaliste, accessible, pas « florissant » pour autant. Gourmand. Curieux. Toujours à imaginer quelqu’ invention, investissement, ou plan sexe.

Le trajet vers le cimetière, que nous partageons avec Bloom pour assister à l’enterrement d’un ami, est un morceau d’anthologie à ne pas manquer. Ici encore, les pensées se croisent et se superposent, entre observations triviales, souvenirs douloureux évoqués par la destination du cortège, et plaisanteries que font les personnes pas trop proches du défunt en de telles circonstances pour alléger l’atmosphère.

« - Triste, dit Martin Cunningham, un enfant.Une figure de nain mauve et ridée, comme était celle du petit Rudy. Un corps de nain, malléable comme du mastic, dans une boîte de sapin doublée de blanc. La Mutuelle-Inhumation paie. Un penny par semaine pour un morceau de gazon. Notre. Pauvre. Petit. Bébé. Chose dépourvue de sens. Erreur de la nature. S’il est vigoureux tient de la mère. Sinon du père. Plus de chance la prochaine fois.
[…]
Dunphy, mastroquet du coin. Voitures de deuil arrêtées, noyant leur chagrin. Station au bord de la route. Situation épatante pour un bisrto. M’attends à faire halte là au retour pour boire à sa santé. Passez-moi la consolation. Elixir de vie.
[…]
Une femme et une petite fille en deuil sortaient des grilles. De l’ordre des rapaces, face anguleuse, créature âpre, le bonnet de travers. Visage de la petite barbouillé de crasse et de larmes, son bras accroché au bras de la femme, levant les yeux pour savoir s’il faut pleurer.
[…]
- Et comment va Dick le costaud ?
- Il n’y a plus rien entre le ciel et lui, répondit Ned Lambert.
- Par Saint Paul ! dit M. Dedalus contenant sa surprise. Dick Tivy chauve ?»

J’aurais voulu tout recopier !

Retour sur Stephen. Moi qui l’avais pris pour un taiseux ! Il nous gratifie avec une éloquence virtuose d’une glose savante sur les œuvres de Shakespeare dont la majeure partie me passe très haut au dessus de la tête. Je persévère et lis avec les phares anti-brouillard.

Scène extérieure, ensuite. Le cerveau de Joyce est maintenant à température. Sous l’effet de cette chaleur, une multitude de personnages saisis d’une sorte de mouvement Brownien (ceci n’est nullement une référence à Danny le brun), entrent dans le champ de perception du lecteur, interagissent brièvement et en ressortent aussitôt au gré de leurs trajectoires d’apparence aléatoire dans les rues de Dublin. Quant à mon cerveau à moi, proche de sa température de fusion, ses différents voyants sont largement dans la zone rouge.

Pourtant, Joyce, en maître exigeant, va m’emmener plus loin encore. En effet, Bloom, notre personnage, est obsédé par une idée fixe qui le fait souffrir. Si j’ai bien compris ce qui n’est qu’évoqué par le texte, il est persuadé que sa femme, qu’il aime énormément, le trompe. Certains évènement ou rencontres viennent raviver ses soupçons d’une manière douloureuse. Il livre alors une véritable bataille dans sa tête pour essayer de réprimer ces pensées involontaires qui l’assaillent et les remplacer par d’autres, plus anodines. Imaginez un troupeau de phrases traversant un champ de mines, et la pagaille qui en résulte, et vous aurez une idée du style d’écriture à ce moment.

Comme ce texte s’insinuait lentement en moi, atteignant jusqu’aux synapses les plus reculées de mon cerveau, que des correspondances secrètes commençaient à m’apparaître, j’eus soudain une révélation foudroyante causée par la mise en perspective des passages suivants:

(*) «Les dames du Lotus les contemplent, serves de leur regard, glandes pinéales qui ardent. Plein de son dieu il trône, Bouddha, sous son bananier. »

(**) «Tout en attendant sur le trottoir de Temple Bar, M’Coy poussa tout doucement du bout du pied jusque dans le ruisseau une peau de banane. Un type peut foutrement bien se casser la gueule avec ça en rentrant plein le soir.»

(***) « […] that old servant Ines told me that one drop even if it got into you at all after I tried with the Banana but I was afraid it might break and get lost up in me somewhere […]»

Ces extraits, assez éloignés dans le texte, mais qui se répondent, attestent bien de la symbolique phallique de la banane (***), et partant, de tout le rejet inconscient (**) lié aux tabous sociaux et religieux (*) hérités de l’époque victorienne, comme élément moteur qui sous-tend et traverse toute l’œuvre de Joyce.

J’en étais là de mes réflexions, quand tout à coup… me voici à la fin du premier volume. Car l’édition que j’ai empruntée à la bibli est en deux volumes. Je m’en vais donc déjà vous livrer cette première analyse, et m’aérer l’esprit par d’autres lectures avant de revenir (dans quinze ans peut-être) pour la 2e partie avec de nouveaux délires.

Mon sentiment à ce stade ? L’impression d’avoir pénétré –intimidé, dans une immense cathédrale littéraire, un sentiment d’admiration, de respect, d’incompréhension souvent ; moins un plaisir de lecture immédiat qu’une satisfaction de m’être confronté à un géant de la littérature.
Un léger bourdonnement d’oreille. Et l’envie de manger une banane.

Finalement, il est possible que j’aie enfin compris que Joyce n’écrit pas vraiment au sujet de quelque chose, mais que la langue elle-même est le seul véritable sujet. (Je suis content de celle-là )

Aux dents en emporte le vent

Quand j'étais enfant, j'habitais seul avec mon père une veille bâtisse isolée sur la route de Kirkwall. Le hameau était à cinq miles au sud de notre maison, et tous les jours, je faisais ce chemin à pied pour me rendre à l'école. Au nord, la mauvaise route qui menait au lointain port de Farthing traversait d'immenses étendues de landes lugubres et vides de toute présence humaine, si ce n'est l'asile d'aliénés de Birchwood, éloigné d'une dizaine de miles.

La route était très peu fréquentée, mais il arrivait qu'un voyageur égaré, dont le cheval s'était blessé, ou qui avait brisé un essieu de sa voiture dans les ornières de la route, frappe à notre porte pour demander de l'aide, un peu de chaleur ou de repos. Mon père l'accueillait toujours, car à cette époque où la rigueur du climat et l'insécurité des chemins avaient un sens aujourd'hui oublié, chacun sentait qu'une vie pouvait dépendre de l'hospitalité d'un inconnu.

La nuit dont je vous parle, peu avant l'aube, nous fûmes réveillés par des coups répétés frappés à la porte.
Sur notre seuil se tenait un étranger, grand, maigre, ses longs cheveux noirs mouillés de pluie, et vêtu d'une longue cape de voyage noire à l'ancienne mode. Il semblait épuisé ou malade, et s'avança dans la pièce en titubant quand mon père le pria d'entrer. Son visage, éclairé par la bougie que tenait mon père, était d'une pâleur et d'une minceur cadavériques.

En quelques mots hésitants, notre visiteur nous raconta sa mésaventure. Effrayé par un animal sauvage, son cheval s'était cabré puis s'était enfui affolé.
Il disait avoir marché toute la nuit, était épuisé, et suppliait mon père de le laisser prendre quelques heures de repos avant de repartir vers le village où il espérait trouver une voiture de location.

Comme il était pour nous l'heure de se lever, mon père proposa au visiteur de déjeuner avec nous et s'apprêta à allumer la lampe de la cuisine.
A la vue de cette lampe qu'il n'avait pas encore remarquée, curieusement, l'étranger sembla soudain s'animer.

- Ah, mais... attendez, cher ami, votre lampe m'intéresse, elle est curieuse, laissez-moi l'observer... ne s'agirait-il pas d'une de ces lampes anti-vampires dont on parle beaucoup en ce moment?

- Mon cher, absolument toutes les lampes dans la maison sont des lampes anti-vampires; on n'est jamais trop prudent, voyez-vous.

- Et ... est-ce que... est-ce que l'effet est rapide? Aussi foudroyant qu'on le dit?

- Ah ça, pour être rapide... je n'ai vu la lampe en action qu'une seule fois, et ce n'était pas très joli. Fallait voir cette pauvre créature se tordre de douleur à peine la lampe allumée, puis littéralement se décomposer en quelques minutes.

Et comme il prononçait ces paroles, mon père craqua une allumette et l'approcha de la mèche, qui brûla aussitôt d'une froide lumière blanche. Etait-ce l'effet de la lumière? Il me sembla que le visage crispé et déjà fort pâle de notre hôte avait soudain perdu toute couleur.

- Mais vous savez, poursuivit mon père en le regardant fixement, une lueur étrange dans les yeux, si nous n'avons eu qu'une fois la visite d'un véritable vampire, il nous est arrivé plus d'une fois de recevoir des gens sincèrement persuadés d'être des vampires. Probablement de pauvres bougres échappés de l'asile de Birchwood. C'est une pathologie assez courante dans la région, à ce qu'il parait.

Notre visiteur, semblant extrêmement troublé, ou tout simplement épuisé, refusa toute nourriture et s'enferma dans la chambre que nous avions mise à sa disposition.

Le jour était maintenant levé. Au moment d'embrasser mon père et de partir pour l'école, je le trouvai assis près du feu en train de tailler en pointe un pieu de chêne avec son couteau de chasse.

- Que fais-tu, papa?

- Oh, il faut que je répare la clôture de l'enclos des moutons. Voudrais-tu m'apporter le gros maillet, avant de partir?

- Dis, tu ne m'avais jamais dit qu'on avait des lampes anti-vampires. C'est plutôt rassurant, avec les gens bizarres que nous recevons parfois!

- Voyons, fils, je plaisantais avec ce voyageur. Des lampes anti-vampires! Il n'existe rien de tel.

Après un instant de silence, comme pour lui-même, mon père ajouta avec un drôle de sourire:
- Contre cette engeance, il n'y a que la bonne vieille méthode qui marche... Mais les vampires sont des gens tellement superstitieux! Toujours prêts à gober le premier conte de fou, heureusement pour nous.

Je trouvai cette dernière remarque étrange, mais je n'y prêtai pas trop d'attention. J'étais habitué à entendre des propos bizarres dans la bouche de mon père. Il était comme ça avec tout le monde. C'est sans doute pour ça que les autres enfants de l'école l'appelaient "l'échappé de Birchwood".
Ce que les enfants peuvent être méchants, parfois!

En rentrant de l'école, le soir, je remarquai que l'enclos à moutons n'était toujours pas réparé.
Lorsque je m'enquis de notre visiteur auprès de mon père, la seule réponse que j'obtins fut la suivante:

- Il est parti sans demander son reste, et je peux te dire qu'on n'est pas près de le revoir!

J'en fus un peu triste car les visites étaient rares, mais pas autrement surpris. Ce n'était pas la première fois qu'un visiteur égaré chez nous disparaissait sans laisser de traces.

Sans doute qu'ils préféraient ne pas s'attarder. Il est vrai que notre vieux manoir solitaire et l'excentricité de mon père n'étaient pas faits pour inspirer la tranquillité d'esprit.